J’aurais pu construire une ville. J’avais dans mon régiment des architectes, des ingénieurs, des artistes. Quand j’avais besoin d’un savant, d’un écrivain ou d’un peintre, je le demandais par la voie de l’ordre et le lendemain les sergents-majors m’apportaient dix noms au lieu d’un.
Mémoires du Colonel CARBUCCIA, à propos des hommes du 2e Régiment étranger.
De tous les colonels qui ont commandé le 2e Étranger, Jean-Luc Bonaventure CARBUCCIA est sans aucun doute le moins conformiste. En apparence, ce Corse né à Bastia le 14 juillet 1808 est un officier de tradition par sa famille vouée au métier des armes et par l’éducation reçue au Prytanée militaire de La Flèche (Sarthe) et à Saint-Cyr. En réalité, ce brillant combattant prenant parfois des initiatives hasardeuses possède une vaste culture et s’intéresse aux domaines les plus divers : il a rédigé un cours de législation militaire, proposé des modifications au règlement de l’infanterie et participé à l’expérimentation d’un corps de dromadaires.
Promu colonel à titre exceptionnel le 2 septembre 1848, il reçoit le commandement du 2e Étranger et de la subdivision de Batna. Chargé l’année suivante de superviser la construction d’un pénitencier sur le site des ruines romaines de Lambèse, il entreprend des fouilles pour les préserver et pour mettre en valeur ce patrimoine qui fut en partie édifié par une légion romaine, la 3e Augusta.
Le colonel CARBUCCIA est muté en France en 1851. Il est nommé général de brigade commandant une brigade de l’armée de Paris. Lorsque la guerre est déclarée à la Russie en mars 1854, il s’affranchit de la voie hiérarchique et demande à l’empereur NAPOLEON III l’incorporation des deux régiments étrangers dans l’armée d’Orient. Il obtient satisfaction et se voit placé à la tête de la brigade de Légion le 7 juin 1854. Victime de l’épidémie de choléra qui ravage l’armée d’Orient, il meurt à Gallipoli le 17 juillet 1854, trop tôt pour mener sa brigade au combat, mais la brillante conduite du bataillon de la Légion à la bataille de l’Alma confirme la justesse de son jugement : la Légion est apte à combattre dans une guerre européenne.
LAMBESE : UNE DECOUVERTE AU SERVICE DE L’HISTOIRE
Lambaesis fut tout d’abord le camp militaire romain de la Tertia Augusta, la troisième légion romaine, édifié en 81 ap. J.-C. pour garder les passages du désert. Vers 125 de notre ère, l’empereur HADRIEN en fait le quartier général des troupes qui campaient à Tébessa (Theveste). À partir de la deuxième moitié du IIIe siècle, sous l’impulsion de l’empereur SEPTIME SEVERE, Lambèse changea de statut et devint la première place militaire de l’Afrique septentrionale et capitale de la Numidie.
En 1848, le colonel CARBUCCIA, chargé d’effectuer des relevés topographiques pour la construction d’un pénitencier à proximité de l’emplacement de l’ancienne cité romaine, se découvre une vocation d’archéologue en exhumant le mausolée en ruine d’un préfet (qui sera identifié par des fouilles postérieures comme étant celui du préfet QUINTUS FLAVIUS MAXIMUS). Il ordonne que l’on relève l’édicule (terme spécifique désignant un mausolée romain) et défile solennellement à la tête de son régiment devant le tombeau de cet antique frère d’armes et fait rendre les honneurs militaires.
Après cette cérémonie, le colonel CARBUCCIA entame des fouilles archéologiques, qu’il confie aux légionnaires du 2e régiment étranger. Parmi eux, des dessinateurs et des topographes s’investissent et produisent croquis et cartes, complétés par le récit du journalier du colonel. Le rapport intitulé Archéologie de la subdivision de Batna, qui rend compte des fouilles est reçu par l’Académie des inscriptions et belles-lettres et vaut une médaille au colonel ainsi qu’au régiment.
L’Académie écrira d’ailleurs, en hommage aux légionnaires et à leur chef :
Les recherches du 2e régiment de la Légion étrangère ont procuré la connaissance de plus de quarante villas ou positions romaines, de castra, de castella, ou postes fortifiés. Ce travail est l’œuvre du régiment tout entier ; c’est à ce corps qu’en revient tout le mérite. Le simple soldat a coopéré, comme les officiers, au résultat commun. En arrivant au bivouac, souvent après des marches forcées, il prenait la pioche et consacrait aux fouilles son temps de repos.
Voici, pour illustrer le déroulement des fouilles entreprises par le colonel CARBUCCIA, quelques extraits du rapport détaillé et précis publié sous le titre Archéologie de la subdivision de Batna.

Les ruines de Lambèse
Adjonction du sergent STEFFEN au lieutenant VIENOT :
Je lui envoyai le sergent STEFFEN, ancien lieutenant d’artillerie prussien et professeur de mathématiques à l’École militaire de Berlin, qui, après avoir quitté le service par une démission honorable, s’est engagé dans la Légion étrangère pour étudier le métier de la guerre autrement que dans les livres. Ce sous-officier habile dans le dessin s’est mis à la recherche des inscriptions ; il a dirigé avec une grande patience les travailleurs, il a rendu de grands services à la science ; et je lui en rendrai compte au nom du gouvernement français, protecteur des arts et des sciences.
De la conduite du 2e Régiment de la Légion étrangère :
Les soldats de la Légion étrangère n’ont jamais réclamé de solde régulière pour ces fouilles, auxquelles ils se sont cependant appliqués de tout cœur, voyant combien était grand l’intérêt que j’attachais à leurs découvertes, et convaincus par moi que par ce nouveau genre de services, ils étaient utiles encore à la France qu’ils aiment comme ses propres enfants. Ces braves soldats ont toujours été les mêmes, pendant les six mois de notre travail que n’ont pas interrompu, dans les premiers mois, les pluies et la neige, et dans les derniers, la chaleur et le vent violent du sud. La reconnaissance du monde savant leur est acquise, j’ose l’espérer du moins.
Honneurs rendus à la statue d’Esculape
L’effet produit sur nos soldats par la découverte d’ESCULAPE fut magique. Le génie prêta un camion, l’administration huit chevaux, et avec une escorte d’honneur d’un escadron de cavalerie, je conduisis nos statues triomphalement à Batna, aux acclamations de toute la garnison, de toute la population et au bruit de la fantasia des Arabes […]. Ce fut réellement un jour de fête pour le pays.
Le lion a été notre seul ennemi
Le lion est le seul ennemi contre lequel nous avons eu à nous mettre en garde, pendant les six mois qu’ont duré les explorations faites à Lambèse. C’est dans une station qu’il a été faire sans armes à la colonne monumentale que le sergent STEFFEN s’est trouvé en présence d’un lion qui, à son aspect, s’est arrêté soudain et a assisté, pendant une demi-heure, à son travail, se tenant à 50 mètres de distance. […]. L’animal a fini par se lever en rugissant, et il s’est enfoncé dans les montagnes de l’Aurès.

Carte postale d’un lion de l’Atlas
Extrait de la lettre du colonel CARBUCCIA au général HERBILLON, commandant la division de Constantine, 31 août 1849
Je remplis enfin un dernier devoir, mon Général, en recommandant à votre sollicitation les officiers et sous-officiers dont le zèle et l’intelligence m’ont été d’un grand secours. Je ne dois pas oublier le lieutenant-colonel CAPREZ (commandant en second) qui s’est associé à nos travaux avec le zèle consciencieux qu’il apporte en toutes circonstances.
Ces Messieurs sont :
M. Vienot, lieutenant au 2e Régiment de la Légion étrangère pour lequel je recommande une récompense spéciale ;
M. le sergent STEFFEN dont j’aurai à vous entretenir à l’Inspection générale ;
M. le capitaine COLLINEAU ;
M. le sergent-major TUILLIER ;
MM. les sous-lieutenants ROUSSEAU et ERHARD ;
M. le sergent ELSASSER.
Major (er) Jean-Michel HOUSSIN
Sources :
- Dondin-Payre Monique. Réussites et déboires d'une oeuvre archéologique unique : le colonel Carbuccia au nord de l'Aurès (1848-1850). In : Antiquités africaines, 32,1996. pp. 145-174 ;
- Wikipédia.